Jean-David N'DaARTICLE ET ENTRETIEN RÉALISÉ PAR  OUSMANE FALL. © PENSÉES NOIRES

Jean-David N'Da
« Je suppose que je l'ai pris au berceau. »

À la question de savoir d'où lui vient sa brusque profusion littéraire qui, en moins d'un an a engendré une bonne quarantaine de (longs) textes publiés à la fois en ligne et dans la presse écrite ivoirienne, avant de culminer avec LE NOUVEL ORDRE IVOIRIEN, Jean-David N'Da pointe du doigt deux sources premières : Dieu et le berceau qui l'a vu naître un jour de novembre 1976, d'une mère enseignante de la langue française et d'un père politologue.

« C'est probablement inné. Honnêtement, je n'ai pas vu ce livre arriver. Je crois que l'inspiration et l'aptitude, notamment dans le domaine des arts et de la littérature, transcendent tous les deux la volonté humaine. »

Probablement. L'amour de la lecture, notamment celle des maîtres Victor Hugo et Aimé Césaire, ne peut pas lui seul tout faire. La passion de la poésie, avec Maya Angelou, non plus. Le goût des textes engagés, qu'il s'agisse du rap américain de Nas ou des essais enflammés de James Baldwin, est insuffisant à lui tout seul. Il faut plus pour motiver un tel sacerdoce nouveau, en dehors d'une carrière professionnelle (de communicateur, de financier et de lobbyiste) radicalement distincte. Il faut surtout ressentir le besoin de ne pas se taire, de crier son indignation propre, d'oser et d'assumer façon Cornel West, le philosophe tant admiré. Toutes ces choses ont été certainement éprouvées et encensées par l'expérience de vie sur trois continents et par le sentiment d'un devoir à satisfaire.

« Je crois, avec Frantz Fanon, que certaines personnes naissent engagées et n'y peuvent rien. Quoi qu'elles veuillent faire, quand bien même elles préfèreraient parfois se taire, elles n'y arrivent pas. C'est juste plus fort qu'elles. Elles doivent parler. »

Parler, mais surtout écrire. Dans un style riche, étoffé, avec une dextérité lyrique soutenue par une tonalité rythmique qui oscille entre la prose et la poésie. Résultat : un condensé de réflexions pures, mûres, sûres, d'une candeur qui amène à se demander comment on accumule autant de savoir dans un petit cerveau de moins de 40 ans.

« Je dois être plus vieux que mon âge [rires]. Enfin, c'est comme cela que je le ressens. Je sais une chose : j'écris afin de tenter, à mon petit niveau, de compenser le trop-plein de laisser-aller et de laisser-faire qui caractérise nos sociétés d'Afrique noire majoritairement jeunes. Cette disposition à l'amusement à outrance ne nous fait aucun bien. Nos ainés, les Bernard Dadié, Jean-Marie Adiaffi et autres ont fait un travail remarquable par le passé qu'il est de notre devoir de pérenniser. Il nous faut revenir à la réflexion, à la pensée, à quelque chose d'un peu plus consistant pour nous-mêmes et pour nos enfants. Nos pays africains ont en grandement besoin. Notre situation actuelle témoigne autant de ce que nous avons fait pendant cinquante ans que de ce que nous avons omis de faire. Notre génération a été sacrifiée sur l'autel de ce que j'appelle le militantisme de tranchée, c'est-à-dire, l'engagement effronté, sans prendre le recul nécessaire, sans réfléchir. Avant de nous exprimer haut et fort, prenons d'abord le temps de réfléchir à ce que nous faisons et à ce que nous devons faire. Les conséquences très visibles de nos choix et de nos orientations nous obligent à réviser nos comportements. Notre génération a besoin de gagner en sérieux et en responsabilité. Elle en est très capable. Il faut simplement qu'elle ose s'affirmer et qu'elle cesse d'avoir peur de s'exprimer. J'écris pour l'y aider. »

Et remarquablement. Jean-David N'Da s'est clairement découvert un talent pour la critique à la fois mesurée et engagée, trop longtemps mis sous l'éteignoir. Qu'en fera-t-il, après LE NOUVEL ORDRE IVOIRIEN ?

« On verra bien. J'ai une ou deux idées que j'aimerais expérimenter... Je considère que je suis un "artiste littéraire engagé" plus qu'un critique ou un écrivain tout court. J'aimerais pouvoir expérimenter avec la fiction romanesque et le théâtre, mais en suivant le même engagement pour la justice sociale et les libertés individuelles. Qui sait ce qu'il en sortira ? »

Ou plutôt, qui ne le sait pas ?